De l’élevage en fermes, à la transformation des carcasses en élixirs, en passant par la chasse de trophées et la pose photographique, le documentaire Blood Lions, réalisé en 2015 par Nick Chevallier et Bruce Young, explore les implications économiques, écologiques mais aussi éthiques d’une industrie touristique de conserve de lions en Afrique du Sud.

Dans un tel dispositif de capture, l’animal est pris dans un circuit de commercialisation s’étendant bien au-delà de l’Afrique du Sud et concernant notamment les pays occidentaux d’où la majorité des touristes alimentant cette industrie proviennent. L’initiative Blood Lions entend justement faire pression auprès de gouvernements de pays de la communauté internationale afin que soit interdit le retour de trophées et ainsi limiter l’attractivité de cette industrie touristique.

En 2015, l’élevage de lions en captivité concernait déjà une population de prédateurs félins (dont les lions constituent la majorité) de plus de 8000 individus. Le tourisme de conserve ne bénéficie qu’à une minorité d’individus et ne représente qu’une faible proportion de l’ensemble de l’industrie du tourisme en Afrique du Sud. De peu d’utilité à l’économie nationale, cette industrie est en fait potentiellement dommageable à l’image du pays et à son activité touristique dans son ensemble.

Qui plus est, ces pratiques d’élevage de lions en captivité ont des conséquences écologiques importantes. Les partisans de ce commerce se justifient de leur participation en soutenant notamment que l’industrie de conserve contribue à pallier contre le déclin de la population des lions. Cependant, les lions nés en captivité et habitués à la présence de l’humain peuvent difficilement vivre une vie viable en dehors de ces structures. D’autre part, la réintroduction d’individus nés en captivité dans des territoires naturels habités par des lions a des conséquences écologiques non négligeables sur la survie du groupe dans lequel de nouveaux individus sont introduits.

Au-delà de ces considérations économiques et écologiques de l’industrie de conserve, Blood Lions pose aussi une question éthique quant à la valeur attribuée à l’animal non-humain, et en l’occurence aux lions. Cette industrie repose essentiellement sur une conception que l’on peut qualifier de moderne de ce que être (non)humain veut dire. La pensée et la culture ont longtemps été considérées comme principales prémisses pour définir l’homme en contra-distinction avec l’animal. L’exploitation du non-humain par l’humain est souvent justifiée par une supposée supériorité intellectuelle, par la capacité à ce que certains appellent la “culture” tandis que les animaux non-humains seraient issus de la “nature”. Mais si nous traitons aujourd’hui en tant que sujet, et non pas objet, les individus autistes ou affectés de lésions cérébrales en dépit du fait qu’ils ne sont pas plus loquaces, ni plus “penseurs” comme les humains dits “normaux”, alors “l’intelligence” et le langage articulé ne peuvent servir de prémisse à la définition de “sujet”. Si “l’intelligence” ne peut alors servir de base, sur quoi devons-nous juger la valeur d’autres animaux non humains?

Par ailleurs, si la notion de sujet est relative à celle de culture, définie notamment par l’anthropologue Dominique Lestel, comme un ensemble de pratiques sémiotiques donnant une signification au milieu habité (pratiques qui ne se limitent pas à la parole),  alors il en découle que les animaux non-humains disposent d’une vie bien à eux et méritent pour cette seule raison d’être respectés. L’humain n’est pas le seul animal à appréhender et à avoir prise sur le monde, c’est à dire à penser le monde. La réduction de la valeur de l’animal à un prix, et l’exploitation commerciale abusive, qui plus est récréative, deviennent alors éthiquement problématique.

En soulevant cette question éthique, Blood Lions travaille à ce qu’un nouveau regard soit porté sur l’animal, pour que les gestes qui accompagnent et traduisent ce regard puissent passer de la capture aveugle à un regard responsable et attentif au monde, un monde que nous ne sommes pas seuls à habiter.