Dans l’intimité des espaces domestiques les relations entre l’humain et le cannabis ont dérivé dans des développements techniques et de nouveaux assemblages, hybridations et croissances de la plante. Dans les pénombres de la prohibition et du tabou, les lampes aux halogénures métalliques, les lampes au sodium à haute pression et les diodes électroluminiscentes ont remplacé le rayonnement solaire pour simuler/recréer artificiellement les longueurs d’onde différentiels du spectrum de la lumière nécessaires à la croissance, à la reproduction et au fleurissement. La cultivation domestique du cannabis et l’indoor a donc pris des éclairages nouveaux qui ont propulsé de nouvelles puissances de diversification des rapports et des affects humain-cannabis, et ce dans les pénombres « du placard » et dans les intimités -enjeux- domestiques. De nouvelles promiscuités/intimités en involution ont brassé les humains, les plantes et les dispositifs techniques avec des résultats inusités. En conséquence, une naturalia cannabique en expansion s’est faufilée dans les interstices et les angles morts de l'(il)légalité : une pléthore de souches (strains) de différentes variations du cannabis ont vu le jour sous la forme d’une taxonomie débridée et étincellante et les logiques combinatoires du génome de la plante ont réintégré les sous-espèces du cannabis dans de nouveaux exemplaires -engins- biotechnologiques, narcotiques, récréatifs ou médicinaux. Cette diversification en puissance due aux avancements techniques s’est également accompagnée de la découverte d’à-peu-près une centaine de principes actifs ou cannabinoïdes dont les propriétés restent encore potentiellement à déterminer pour la science. La diversification du cannabis (chimérogénèse d’un envoûtement) a aussi articulé et décuplé les modalités d’affects de la plante en fonction des proportions de ses principes actifs ainsi que l’ensemble des appareillages technologiques pour la cultiver. L’indoor, à portes fermées et graduellement depuis les années 1970, a ouvert les portes vers la création d’étranges exo-écosystèmes de plus en plus sophistiqués et versatiles, modifiant, et ce de manière drastique et en hyperbole, l’écologie des rapports et d’affects que les humains ont entretenu avec la plante à travers les millénaires.

Sous les complexités du gîte biotechnologique de la culture indoor (promiscuités de l’envoûtement humain-cannabis), les relations qui s’y sont déployées doivent être éclairées en raison de ces repliements de la présence/absence du cannabis sous le jour –et dans la nuit– de la question de l'(il)légalité. La diversification qui a eu lieu dans l’abri (agri)culturel domestique et ses puissances en action ont été le résultat contingent d’un ensemble de pratiques ou d’actions partagées et orientées plutôt que la conséquence logique d’une « domestication » de la plante par l’humain ou le contraire énantiodromique, le produit de l’asservissement narcotique de ce dernier par la puissance autonome d’une plante en quête d’assouvir ses propres besoins de séduction, de reproduction et de survie. Cette relation peut être pensée en complémentarité de ces deux polarités d’agentivité et elle peut transparaître, en quelque sorte, de cette manière. Cependant, l’on ne peut réduire ces perméabilités et porosités relationnelles aux « petits boulots de raccommodage » (Latour 2001) et d’exacerbation voilée des contradictions que constitue l’étalement théorique des ressorts et des tensions d’une dialectique. Un éclairage en configuration dialectique invite à concevoir la relation en termes binaires de rapports de force en opposition ou en complémentarité, sous la forme de tensions et d’affects qui parcourent les cordages ou les lignes d’un devenir double fermé sur lui-même. Pareillement, il en devient trop facile de tomber dans la logique sommaire des rapports d’objectification et des rapports d’assujetissement. Dans les f(r)ictions multiples qu’implique le « plant breeding » (Gessert 2007) ou « l’élévage » de la bête-plante, se dessine beaucoup plus qu’une double capture affective traduite en termes d’une simple maîtrise entrecroisée entre deux acteurs ou actants. Ici, par-delà une mâitrise croisée en dialectique dualiste (mirage toujours cosmetique ou cosmique-éthique), il est question d’une co-émergence en chimérogénèse exo-hybride, un meshwork ingoldien ou rhizome deleuzien noué avec des machinicités et organicités plus-qu’humaines et plus-que-végétales envoûtées par les vitesses et les cadences mystérieuses de l’émergence des tricomes.

En fait, le répertoire d’actions enchevêtrées dans le locus de croissance et d’interaction convoqué par la cannabiculture ressemble plus à une sorte d’« entreguidage souple » (Barbier et Trepos 2007) qui déborde le purisme planthropologique (humain-plante), puisque les machines et d’autres entités baignent dans les lumières artificielles de la rencontre indoor. Celle-ci a lieu plutôt dans les médiations (politiques, affectives, éclairées ou invisibles) de l’interaction en devenir que dans une configuration rigide et dualiste de deux acteurs ou actants-objets/sujets isolés et situés dans un rapport de forces en (des)équilibre. Autant la plante que l’humain, mais aussi l’appareillage bio-technologique ainsi que les autres organicités et entités qui sont activement en jeu dans l’évènement (insectes, champignons, algues, moisissures, virus, lumières, electromagnéticités, températures, humidités, pression atmosphérique-domestique, vibrations sonores, entre autres), sont débordés par les puissances des conditions de possibilités de la rencontre. Toute action dans le plant-breeding est donc partagée, tout comme une goutte d’eau qui tombe dans un bassin plein d’un liquide déclenche un mouvement ondulatoire qui se propage dans toute la corporalité moléculaire du récipient. Ceci renvoie également à la figure de l’assemblage de Bateson, où ce qui pense est la personne plus l’ordinateur plus l’environnement (Bateson 1977), c’est-à-dire, que c’est le système opératoire au complet qui s’articule par l’action de « penser ».

Néanmoins, ces figures et variations du thème de l’hybridation, qui sont aujourd’hui exploitées et explorées par une anthropologie des non humains sont loin d’expliquer la complexité du phénomène du plant breeding dans le cas du cannabis. Nous sommes exposés ici à plus qu’ un collectif d’hybrides où les puissances de l’agir sont distribuées entre l’humain, la plante et les non humains qui s’articulent dans le locus de croissance et d’interaction. Dans cette prolifération de formes, d’entités et de variantes sans frontières fixes en en chaos apparent, l’évènement se dissipe dans la distribution, la dissémination et la microtexture, tout en se totalisant arbitrairement sous le sceau explicatif de l’hybridation collective ou de la symbiogénèse. Néanmoins, dans l’involution cannabique, les actions sont, d’abord et avant tout, orientées autant que partagées. D’une part la plante oriente son élan vital vers les modalités de sa croissance autant que, par une sorte de sémiose (Kohn 2007) et d’auto-régulation bio-chimique, elle oriente les actions des humains, des insectes, des mycéliums et par extention des machinicités qui interagissent avec elle. L’humain, d’autre part, se laisse orienter et oriente aussi les modalités de la croissance et de l’interaction tout en modulant les degrés des rapports (contrôle de plagues, intensités de la fertilisation, intensités de la lumière, etc.). Insectes, dispositifs techniques, champignons, électromagnéticités, températures et humidités s’enchevêtrent également dans cette sémiosphère en émergence et co-participent dans la co-création des conditions de possibilité de l’évènement indoor. Pour revenir à l’humain, celui-ci a dû s’adapter dynamiquement aux formes multisensorielles et abstraites que la plante exprime et fait relativement s’exprimer dans les pénombres des éclairages artificiels (nuit de l'(il)légalité); ces instances intimes peuvent être pensées également comme des puissances d’(in)dividuation (prolifération de nouvelles souches et variétés du cannabis avec leurs affects). L’évènement qui émerge dans le locus de croissance est donc relationnel et parce qu’il est un locus d’interaction particulier, il est qualitatif car affectif. Ces deux aspects de l’évènement ne sont jamais fermés sur eux mêmes. Ils sont toujours débordées par l’action, donc par l’indétermination constante qu’exprime le mouvement de cette f(r)iction envoûtée.

Finalement, ce qui se tisse dans la conception de cette relation évènementielle ce n’est pas l’idée d’une écologie nouvelle, mais plutôt l’idée d’une chimérogénèse à domicile, avec ses promesses et ses apories. Cependant, toute la structure, motivationnelle ou non, consciente ou insconsciente, ombragée ou éclairée, qui soutient le rêve atrocement réel de ces instances placardées à l’abri de l’(il)légalité, n’ont pas une origine fixe dans un moment tressé dans l’histoire, mais constituent plutôt la suite d’un débordement sans fin, d’un interstice éternel dans lequel coule et s’écroule toute la fixité apparente d’une chimère planthropologique, jamais entièrement réductible à la braise qui consomme plantes et humains dans les volutes de la combustion, aux graines qui s’ingèrent ou qui germent, aux fleurs en vente dans les dispensaires ou aux synthèses pharmaceutiques. La chimérogénèse de l’évènement n’est donc pas une génèse dans le sens de source, de cause première ou de commencement, mais plutôt elle l’est dans le sens strictement morphogénétique de la génèse, soit comme puissance d’expression d’un potentiel génétique inscrit ou codé d’avance dans les organicités en interaction, en croissance et en transformation. Ainsi, le fleurissement éclatant d’un bouton femelle d’Afghan Kush ou de White Widow abrite préalablement le potentiel de transmuter l’agencement humain en potentiel d’un « devenir insect » (Doyle 2011) qui agit comme pollinisateur de la plante pour ainsi favoriser la réproduction de la souche. Les affects que la plante stimule dans l’humain et vice versa enferment préalablement le potentiel d’une sorte de communication interspécifique et co-créative qui ferait émerger des traits génétiques inattendus dans le cannabis, amorçant de la sorte une nouvelle bio-diversité de la plante (souche) et des affects qui en émergent.

Dans cet éclairage contemporain en tension et en f(r)ictions multipolaires, le cannabis pousse et se réproduit à de nouvelles vitesses. Les transmutations en chimérogénèse prennent des ampleurs d’onde et des résonances qui s’articulent avec les innovations technologiques, toujours dans les pénombres et lueurs artificielles de l'(il)légalité.