Anima, le dernier roman de Wajdi Mouawad sorti en 2012, est un récit tragique sur notre rapport au monde et s’inscrit à point dans un climat politique et environnemental en crise. Dans ce roman, Wajdi Mouawad pose une question ontologique urgente: quel rapport entretenons-nous au monde et aux autres? Il ne s’agit donc pas d’une question existentialiste, sur le début et la fin de la vie, mais celle, phénoménologique et moins anthropocentrique du comment décidons-nous d’habiter notre espace, là, au milieu de tout ce fracas?

Anima retrace les trajectoires destructrices de corps vivants incapables de syntoniser leurs échanges. Mais c’est dans une prose poétique que Wajdi Mouawad parvient à faire état du chaos tout en donnant à penser qu’il est possible de renaître de ses cendres et qu’un autre type de vie est possible. Il s’agirait alors d’adopter une ontologie hybride et ainsi vivre sur le mode d’une involution par laquelle les corps se co-créent au travers des perceptions, des émotions et des sensations (Lorimer 2015).

L’histoire de ce roman nous plonge dans le voyage hors sentier de Wahhch, un homme d’origine libanaise exilé à Montréal, dont le cours de vie doit franchir un point de rupture. Il retrouve un jour chez lui sa femme sauvagement assassinée et décide de partir sur les traces de celui qui a anéanti une partie de sa vie. Au long de ce parcours, il va retrouver la mémoire d’un passé oublié qui lui permettra de faire le deuil de sa femme, et de faire le deuil d’une partie de lui qui est restée enterrée dans la fosse commune dans laquelle il avait été jeté pendant la guerre civile du Liban. Nous entrons alors dans la vie de Wahhch à un moment où il doit dénouer certains fils de son histoire pour négocier son rapport au passé, renouer avec le présent et ainsi imaginer de nouveaux futurs.

En latin le mot « anima » signifie « souffle » et « air ». Il se réfère aussi à l’âme et l’esprit, à ce qui donne la vie et anime (Gaffiot, 1934). Ce terme nous ramène aux mouvements d’air et à l’atmosphère sans qui la vie sur terre telle que nous la vivons n’aurait pas pu être. Le vent et la respiration sont étroitement liés, ils forment un même élément en perpétuelle transformation: «inhalation is wind becoming breath, exhalation is breath becoming wind » nous rappelle Tim Ingold (2011 p.138). Le corps humain fonctionne à circuit ouvert, en échange continu de substances avec la terre. Autrement dit, le vivant se construit dans et par son environnement.

Du mot « anima » est dérivé celui de «animal » qui veut dire « être animé », « être vivant » (Gaffiot, 1934). Mais dans son usage courant et selon une cosmologie occidentale, animal est celui pourvu d’un corps sans raison, et le terme devient alors injurieux pour désigner celui qui se comporte de manière instinctive, idiote et non-civilisée. D’après cette cosmologie, ce qui est de l’ordre de la nature doit être maîtrisé et est diamétralement opposé à l’humain et la société. La vision occidentale repose sur une conception linéaire et binaire de l’évolution et de l’environnement: entre progrès et déclin, animal et humain, nature et société, sensation et raison, subjectif et objectif. Comme si nous ne partagions pas tous le même monde, cette cosmologie suppose que animal et humain aient chacun une histoire pour un même territoire (Lorimer 2015).

Wajdi Mouawad remet en question cette conception binaire de l’évolution par laquelle les êtres vivant sont classés et hiérarchisés. À la place d’un modèle de relations basé sur la domination, Wajdi Mouawad conçoit dans ce roman la vie selon une ontologie relationnelle, par laquelle les corps s’affectent et s’affectionnent dans leurs enchevêtrements. Qu’ils s’agissent de perceptions physiques ou idéels, les affects diminuent ou renforcent la capacité d’action des êtres qui en sont pourvus. Ils constituent donc l’anima car le pouvoir d’un corps d’affecter et d’être affecté médie son rapport au monde et fait de ce corps un être animé, capable de réagir en fonction de ses perceptions (Brian Massumi dans Deleuze et Guattari, 1987). Pour rester animé, ne pas perdre son souffle donc, il faut être à l’écoute de ses sens:

« La plus banale des chauves-souris peut émettre plus de cent cris à la seconde. Chaque cri lui revient sous la forme d’un écho et chaque écho s’additionne à l’autre pour composer une échographie générale de l’espace qui lui permet de se repérer et de localiser dans l’obscurité n’importe quelle proie, n’importe quel prédateur. » (Mouawad, 2015, p. 237)

 Être à l’écoute de ses sens revient donc à être à l’écoute des autres, ce que Dona Haraway appelle être en syntonisation avec autrui (2015). Sur ce même sujet, Ian Hacking fait la distinction entre éprouver de la sympathie pour quelqu’un (sympathy for) qui est une forme de domination, et éprouver de la sympathie avec (sympathy with) autrui, qui elle correspond à une relation où les parties s’aiment et respectent l’indépendance de chacun (2001). Contrairement à la domination, une telle relation est basée sur la confiance qui est, d’après Tim Ingold (2000) une posture vacillant entre autonomie et dépendance et par laquelle des individus échangent sur le mode de l’invitation et non pas de l’obligation. Tandis que l’obligation impose une volonté de l’un sur l’autre, l’invitation n’oblige à rien mais appelle de manière tacite à une réciprocité. Donner et recevoir de l’affection est essentiel à nos vies animales (gheaus, 2012), mais pour se faire, l’échange implique que nous acceptions de nous rendre vulnérables, au risque d’une potentielle trahison.

Ce processus d’individuation par lequel les corps se co-créent au travers de leurs affections mutuelles est omniprésent aussi bien dans la narration que dans l’intrigue et les dialogues du roman. Dans ce livre se tissent des lignes de vies en mouvement et des alliances tacites entre des corps. Wajdi propose en fait de narrer une histoire sur le mode d’une humaninalité, c’est à dire d’une animalité partagée, d’une humanité elle aussi engagée dans son environnement.

La narration évolue dans un mouvement de courants, d’allées et venues, au fil des trajectoires parallèles et croisées entre des corps humains et animaux. Le livre est écrit à la manière d’une nomadologie, au travers des points de vue de multiples animaux, narrateurs éphémères d’événements mouvants. La présence d’animaux non-humains dans un espace partagé avec l’humain fait de ces individus des participants et de parfaits observateurs du monde dans lequel les personnages du roman involuent. À l’image d’un modèle écologique de la vie, les êtres vivants, humains et non-humains, sont partie intégrante de l’histoire. Les animaux narrateurs sont aussi personnages. Tous habitent ce monde, l’affectent et en sont affectés en retour. Mais ces affects constituent souvent des rapports violents dans lesquels les personnages du roman (humains et non-humains) se retrouvent piégés. Les corps se heurtent dans leurs trajectoires souvent parce qu’ils échouent à entendre l’autre, ou autrement dit, à syntoniser leurs échanges:

«Les humains sont seuls. Ils espèrent les dieux et cependant ne voient pas les yeux des bêtes tournés vers eux. Ils n’entendent pas notre silence qui les écoute. » (Mouawad, 2015, p. 127)

L’ironie est bien celle-ci: les humains sont déconnectés d’un territoire duquel ils ne peuvent s’extirper. Ils croient pouvoir transcender la nature, dépasser leur biologie et n’ont pas conscience de l’immanence de leur existence (Ingold 2001). Étant virtuellement absents de ce monde, leurs modes de perception de l’autre, humain et non-humain, en deviennent erronés. Wajdi pose donc une question éthique et anthropologique qui est commune au débat sur les droits humains et à celui du respect de la vie animale: à quoi devons-nous juger la valeur de l’autre?

Plutôt que de tenter de hiérarchiser et de mesurer, Wajdi Mouawad nous invite à rejeter les dichotomies cartésiennes pour laisser place au senti et au ressenti dans une approche écologique de nos relations. Les relations se cultivent, de manière sensible et sensée. La  violence, individuelle ou collective, n’est que la conséquence d’un échec de nos relations affectives. Ainsi, un animal du roman décrit sa perception du monde humain:

«Partout où je posais mon regard, je ne voyais que du rouge. Aux rideaux et aux murs, sur le sol et au-dehors, dans la neige, sur mon pelage, sur les livres et sur les visages des photographies, le rouge, le rouge, le rouge. Rouge donc était le monde des humains. Rouge toujours. Rouge pour toujours.» (Mouawad, 2015, p. 115)

Mais cette tragédie n’a rien d’un récit fataliste, « les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poisons, je veux dire par là qu’ils ne sont pas tous des humains, certains n’ont pas été atteints par la gangrène » (Mouawad, 2015 p.169), qu’est la cosmologie occidentale binaire. « Ils ne sont pas tous des poisons », c’est à dire qu’ils ne sont pas tous des êtres de violence et de trahison. Tous ne cherchent pas à annihiler leur prochain. Certains sont dignes de confiance et capables, comme d’autres animaux non-humains, de recevoir l’affection d’autrui et de la réciproquer. « Tous ne sont pas des humains » car certains savent dialoguer sur un mode d’échange qui s’opère d’égal à égal, et non pas dans une dialectique de maître et esclave, ou pour reprendre les mots de Tim Ingold, d’une domesticité si chère à une cosmologie moderne (2000). C’est d’une telle domesticité que le personnage principal se libère au fur et à mesure de son involution. Le meurtre de sa femme, assassinée de manière très cruelle dans l’intimité de leur appartement a arraché Wahhch à une part de domesticité. La domination dont il se libère est celle d’un mode de vie, d’une société et d’une narration cosmogonique aliénante. Au fil du récit, Wahhch ne fait que poursuivre un devenir-animal déjà entamé malgré lui lorsqu’il fut enterré dans une fosse commune sur les lieux des massacres de Sabra et Chatila:

« Maman, est-ce que tu as trouvé de la terre au fond de mon lit quand tu as défait les couvertures ? De la terre dans mes chaussures ! Tu n’as pas trouvé, dis, de la terre dans mes cheveux, longtemps après me les avoir lavés des années durant ? Maman, dans mes oreilles tu as trouvé des insectes ? Cafards pucerons blattes et chenilles escargots, toutes les bêtes qui couvrent les cadavres ?» (Mouawad, 2015, p. 198)

Son devenir-animal se concrétise lorsqu’il passe une alliance avec un chien qui dorénavant l’accompagnera dans son involution:

« Mon museau a frôlé ses lèvres, j’ai humé l’odeur des animaux morts et, dans l’arc opaque de ses yeux, j’ai aperçu mon reflet. Il a incliné la tête, j’ai appuyé mon front contre son front et j’ai lié ma vie à la sienne. » (Mouawad, 2015, p. 332)

En compagnie de ce chien avec qui il établit une relation de confiance et de respect, Wahhch retrouve son indépendance et une certaine dignité, mais il ne finira par évacuer totalement sa propre domesticité que lorsqu’il parviendra à se libérer de l’individu qu’il cherchait sans le savoir, celui qui l’a longtemps assujetti et a trahi continuellement sa confiance.

Ainsi, si Wajdi Mouawad dépeint dans Anima un portrait obscure de notre rapport hiérarchisé au monde, il ne nous laisse pas sans espoir d’une possible transformation à l’image du personnage principal qui a su retrouver sa part animal, pourtant intrinsèque à ce que l’on appelle humanité. L’auteur ne condamne pas, il ne parle ni ne fait de moral. Il parle et fait de la poésie, ce que Ian Hacking, Anca Gheaus, Tim Ingold et Dona Haraway appellent respectivement dans leurs essais sympathie, amour, confiance et syntonisation. La poésie de chacun d’entre nous semble-t-il nous dire, est un élément de réponse vers un devenir-animal. Du latin « poiesis », qui veut dire « création de forme », la poésie se réfère au pouvoir de l’imaginaire et au processus de genèse. « Form-giving is life » nous dit Paul Klee (1973:269, cité par Ingold, 2011, p210). Ainsi, la poésie se réfère au processus par lequel nous devenons au monde. Elle fait surgir les sensations et les émotions. La poésie de chacun est l’expression de l’âme (anima) qui se dégage du corps comme une aura:

« Nous, les chiens, percevons les émanations colorées que les corps des vivants produisent lorsqu’ils sont en proie à une violente émotion. Souvent, les humains s’auréolent du vert de la peur ou du jaune du chagrin et quelquefois de teintes plus rares : le safran du bonheur ou le turquoise des extases. Celui-là, fatigué, épuisé, englouti par l’opacité opaline du chemin, exhale, depuis le centre de son dos, le noir de jais, couleur de la dérive et des naufrages, apanage des natures incapables de se départir de leur mémoire et de leur passé. » (Mouawad, 2015, p. 272)

L’espoir d’une vie moins chaotique ne réside donc pas dans un « être-plus-humain » qui serait doué d’une plus grande moral et de plus de raison puisque cette ontologie, de par sa conception anthropocentrique et binaire du monde, génère la violence d’elle même. L’espoir se trouve plutôt dans une ontogénie du devenir-animal axée sur notre capacité à déchiffrer les états d’âmes, la poésie de l’autre. Il s’agit alors de vivre poétiquement de manière à créer des échanges qui permettent d’entrer dans « un rapport direct d’une âme à une autre » (Bachelard 1962, p. 77). C’est à travers la poésie que nous pouvons entrer en contact avec la sensualité du monde et que la force créatrice de l’espoir peut se déployer pour que de nouvelles trajectoires soient imaginées (Bachelard, 1943).

Le diagnostique d’Anima est donc brutal et met le doigt sur une zone sensible: l’affect. Le récit témoigne d’une humanité déconnectée de son territoire mais l’individuation du personnage principal est une invitation à redonner un sens (signification, direction et sensation) à nos vies et à imaginer une vie viable en réapprenant à aimer. C’est ainsi que nous pourrons écrire de nouvelles images, imaginer une nouvelle histoire et rendre actuel le potentiel, parce que imaginer c’est exister (Ibid).


Sources

Bachelard, Gaston (1943). « L’air et les songes: essai sur l’imagination du mouvement », Paris: Librairie José Corti.

Bachelard, Gaston (1962). « Fragments d’une poétique du feu ». Paris, PUF

Deleuze, Gilles et Guattari, Félix (1987). A thousand plateaus, University of Minnesota Press, Minneapolis.

Gaffiot, Félix (1934). Dictionnaire Gaffiot. Disponible en ligne à http://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php

Gheaus, Anca (2012) The role of love in animal ethics, Hypatia, p. 583-600

Hacking, Ian (2001) On sympathy with other creatures, Tijdschrift voor Filosofie, 63ste Jaarg., N 4, 2001 p. 685-717

Haraway, Donna (2015). A curious practice, Angelaki: Journal of the theoretical humanities, 2015 p 3-14

Ingold, Tim (2011). Being alive: essays on movement, knowledge and description, Routledge.

Ingold, Tim (2000). The Perception of environment, Routledge.

Mouawad, Wajdi (2015). « Anima », éditions Babel.

Lorimer, Jamie (2015). Wildlife in the anthropocene: conservation after nature, university of Minnesota Press, Minneapolis.